9/10 SEPTEMBRE 1985:  "OPERATION MANCHE-OUEST"
 [Traversée CHERBOURG (France) > POOLE (Grande-Bretagne)]

  

 Mercredi 11 septembre 1985: 
Yvon Le Caer gagne... L'homme de la Manche... Yvon a réussi... La Manche vaincue à vélo... Yvon Le Caer a réussi sa traversée... Dix sept heures comme sur des roulettes (!!!), ce sont là quelques titres de la presse française recueillis au matin de ce 11 septembre.  Ayant finalement quitté CHERBOURG le 9 septembre à 19h45, j'avais pédalé 148 km et « zigzagué » la Manche durant 16 heures et 42 minutes avant d'atteindre la côte anglaise à POOLE, le lendemain 10 septembre à 12h27. 

Deux jours plus tard on pouvait également lire dans la presse: Yvon Le Caer reçu officiellement par la municipalité... Médaille de la Ville de Cherbourg pour le futur citoyen d'honneur... Une sympathique manifestation a eu lieu jeudi en fin de matinée à l'Hôtel de ville à l'occasion d'une réunion organisée en l'honneur d'Yvon Le Caer, l'homme qui vient de réussir l'incroyable exploit d'être le premier à traverser la Manche dans sa plus grande largeur, entre Cherbourg et Poole..... Au cours de son allocution, M. Jean-Pierre Godefroy, Maire de Cherbourg, déclara avoir grand plaisir à féliciter celui qui, avec volonté et acharnement, avait réussi grâce à son opiniatreté et sa tenacité, à traverser le premier entre Cherbourg et Poole avec un engin inhabituel. « On aurait pu douter du succès de cette entreprise si nous n'avions connu votre grande détermination à vaincre et réussir ce qui était considéré comme impossible..... à partir de maintenant les sportifs cherbourgeois vous demandent de vous considérer comme citoyen de la ville et lors de la prochaine réunion du conseil municipal je proposerai à mes collègues de vous nommer citoyen d'honneur de Cherbourg car vous êtes pour nous un symbole ». Le Maire de Cherbourg devait alors remettre au vainqueur de la traversée de la Manche en aquacycle, une médaille de la ville avec ces mots, « médaille chargée de toute l'estime de la population ». Et Ouest-France de renchérir: ... Après l'effort, l'heure était hier, pour Yvon et sa femme Andréa, à la récompense, une récompense bien méritée. 

15 jours plus tard, 31 septembre 1985, mise à jour de la part de Ouest-France... L'exploit du cycliste des mers a fait beaucoup de publicité à Cherbourg. Ce personnage peu banal qui s'est lié de solides amitiés dans notre région a déjà reçu la médaille de la ville de Cherbourg, mais la municipalité veut aller plus loin dans sa reconnaissance: le faire citoyen d'honneur.  C'est ce qui était proposé hier soir au conseil. Le Maire a expliqué que suite à un premier échec en 1983 d'une traversée de la Manche dans le sens Cherbourg-Poole, sur aquacycle, Yvon Le Caer avait promis de revenir dans notre région. "Il a tenu sa promesse et est revenu à Cherbourg pour réaliser son rêve. Après 17 heures d'un effort physique et psychologique intense, il a accompli l'authentique exploit sportif de réaliser la liaison Cherbourg-Poole sur une bicyclette flottante." 

Cerises sur le gâteau, je recevais, le 8 octobre 1985, une lettre de M. Jean-Pierre Godefroy, Maire de Cherbourg, m'informant de la décision prise à l'unanimité par le Conseil Municipal de me décerner le titre de « Citoyen d'Honneur » de la ville; le dernier citoyen d'honneur de la ville de Cherbourg était le président de Latex Corporation, M. Spanel, en « 1947 ». Le 21 novembre, m'étaient adressées les félicitations de M. Ronald Reagan, alors Président des Etats-Unis, et finalement me parvenait, le 8 septembre 1986, la nouvelle de l'homologation de l'évènement en question par GUINNESS (Guinness World Records).

Voilà pour l'apothéose pourrait-on dire, et si on s'arrêtait là, on pourrait alors croire à un véritable conte de fées, n'est-ce pas ? Etait-ce le cas? Certes pas, car si l'accomplissement lui-même aura marqué mon existence à jamais, il est aussi certain que lorsque je m'attarde à penser aux années 83, 84 et 85, c'est une autre réalité qui s'installe; celle qui me fait revivre, non seulement les bons moments, mais aussi les jours et semaines difficiles qui me firent douter du bien-fondé de l'opération et du choix de parcours; l'instabilité prédominante de la météo et des conditions de mer dans le secteur y étant, certes, pour beaucoup

Mais le défi était bien là, entre Cherbourg et Poole, et rien ne changea ma détermination, pas même l'échec du 24 octobre 1983 qui me contraignit à renoncer, en pleine nuit, au 2/3 de la traversée, vaincu par le mauvais temps qui bordait l'Angleterre et aussi par une fracture des coques de l'aquacycle, fracture causée par une bévue du navire d'escorte. Mais, puisqu'il est dit que l'échec est la base même sur laquelle on construit le succès, il est alors évident que ma réussite de 1985 était déjà écrite quelque part, n'est-ce pas?

 FLASHBACK sur “OPERATION MANCHE-OUEST” 

 ROUTE:
La traversée du Channel, alias la Manche, a toujours inspiré les réalisateurs d'exploits insolites et aussi cristallisé leurs efforts. Cette Manche là, plus connue comme le Pas-de-Calais, ou Strait of Dover pour les anglophones, mesure (à vol d'oiseau) 33,3 km entre Douvres et le Cap Gris-Nez. A titre de comparaison, la route que j'avais choisie mesure, quant à elle, 120 km à vol d'oiseau; presque 4 fois plus longue, elle relie CHERBOURG, sur la pointe Nord du Cotentin, à POOLE, sur la côte Sud de l'Angleterre.

 NAVIGATION/COURANTS:
Bien que la ligne droite soit évidemment la route la plus directe, cette option n'est guère offerte par la Manche dans le contexte d'une telle entreprise. La météo, la vélocité et direction du vent, de la houle, des courants de surface et des courants de marée (dont l'importance est relative aux coefficients), sont autant de conditions qui compliquent la navigation et rendent impossible une progression directe. En fait, en Manche, on "zigzague" un itinéraire directement conditionné par tous ces facteurs souvent très hostiles. Exemple, mon itinéraire qui me contraignit à parcourir 148 km pour une distance directe de 120 km. Quant à ladite météo et notre recherche d'un « créneau » de traversée convenable, nous étions, au quotidien, en contact direct avec Météo-France (Paris & Maupertus). Il est à noter que la météo-satellite, à laquelle nous pouvons aujourd'hui aisément accéder, n'était guère une option offerte à cette époque.

 ESCORTE & MESURES DE SECURITE:
Vu le trafic maritime dans la Manche [200 navires environ transitent chaque jour dans ce secteur], il fallut obtenir le feu vert de la Préfecture Maritime Première Région et se conformer également à des conditions de sécurité très strictes, car nous allions, de nuit, intersecter les deux voies de navigation dans la Manche. Obligation aussi pour le navire d'escorte de rester en contact permanent avec le CROSSMA Jobourg, côté français, et Brixham Coast Guard sur le sol anglais. Durant la traversée, la vedette-escorte « Aelfghiva » des CMN/Chantiers Amiot à Cherbourg, en charge du routage/navigation, avait à son bord un équipage de trois hommes, une équipe de FR3 et aussi mon groupe support comprenant 3 personnes dont ma femme Andréa qui, une fois de plus, portait plusieurs « casquettes »; celles d'épouse, confidente, conseillère, logisticienne et administratrice de la communication & relations publiques.

 PREPARATION PHYSIQUE:
Arrivé à Cherbourg début juin 85, en provenance des Etats-Unis, j'avais au jour « J », donc 3 mois plus tard, ajouté à mon compteur kilométrique 7.200 km d'entraînement sur route. Quant à mes sorties en haute mer, aucune ne fut possible; la météo, excécrable cet été là, ne me permettant que 35 heures de selle dans la grande rade de Cherbourg.

 CARNET DE ROUTE:
Point de départ:  CHERBOURG, France
Date/Heure de départ:  9 septembre 1985, 19h45
Point d'arrivée:
  POOLE (Grande-Bretagne)
Date/Heure d'arrivée:  10 septembre 1985, 12h27
Durée de la traversée:  16 heures 42 minutes 
Distance parcourue en mer:  148km = 92 miles 
(*)
Distance directe Cherbourg-Poole: 120 km = 75 miles (*)
Météo:
Temps clair, nuit sans lune, bancs de brouillard matinaux
Vent Est à Nord-Est force 4, houle E-NE
Température à 2h00 du matin 8°C 
Note: (*) = Voir paragraphe Navigation/Courants ci-dessus

 MES IMPRESSIONS:
Une traversée pénible dans une mer courte et hachée, le vent Est à Nord-Est et la houle de secteur identique créant (avec notre cap principalement au Nord) un roulis/tangage latéral persistant qui me fit longtemps douter du succès de l'opération, et m'imposa, dès le départ, une grande vigilance et aussi un effort que je craignais ne pas pouvoir soutenir jusqu'au bout. Ce qui me fait maintenant dire qu'il existe des circonstances particulières qui nous font aller parfois bien au-delà de nos limites physiques et psychologiques aussi. 

Incontestablement, le moment le plus pénible de la traversée fut mon entrée, à 9h30, dans le Solent (bras de mer séparant l'île de Wight du continent anglais), où il me fallut affronter les courants descendants (contre-courants), après plus de 13 heures de route, ne progressant alors que de 4 km 700 en 1 heure 30. Cet incident, tout comme notre arrêt durant les heures de nuit pour donner la priorité de passage à un cargo russe descendant la Manche, contribuèrent à réduire sensiblement ma moyenne horaire. Bien que dans ce genre d'exercise, une moyenne quelconque n'ait aucune signification, vu l'amalgame de conditions affectant la trajectoire en permanence (courants, vent, houle, marées, coéfficients, etc.), celle-ci possède cependant une certaine utilité en tant que statistique de référence.

A l'étale (période calme du courant avant la renverse de marée) les conditions de mer s'améliorèrent soudain; heureusement car les crampes avaient maintenant fait leur apparition !!! Avec ces magnifiques falaises blanches anglaises à quelques centaines de mètres à gauche de notre trajectoire, il ne me restait plus alors qu'à « glisser » vers l'arrivée... et célébrer celle-ci, « à la normande »,... avec un coup de « calva(dos) ».


Crépuscule du 9 septembre 1985:
 avec la côte française comme toile de fond et l'océan à combattre,
il est certain que la nuit sera très longue et difficile.

Avant de conclure, et à titre d'information, la traversée fut suivie de bout en bout par les Chefs de quart du CROSSMA Jobourg. Grâce aux radars perfectionnés du centre de la marine marchande et aux liaisons VHF avec « Aelfghiva », la vedette d'escorte, ma position exacte fut connue tout au long de la traversée.

Voilà pour l'essentiel, pour l'essentiel seulement, je tiens à préciser.  Cependant, comment pourrais-je passer sous silence la source d'énergie, ou si vous préférez, le « carburant » nécessaire à un tel effort: 16 tablettes de Dextrosport, 31 dragées Nergi Sport Sodium, 7 barres Crokdiet (substitut de repas), 9 pâtes de fruits Nergi Sport (alternance avec Crokdiet), 5 Elixir Diététique Vitasport, riz au lait en quantité, 3 pommes, 2 bananes, 3 biscuits, 10 litres de boisson énergétique Dextrose Nergi Sport, 1 litre de café, et bien entendu,... le « calva" de la victoire »!!! Quant à mes instants de repos: 5 minutes de dérive sur l'Aquacycle (pas une de plus), toutes les heures, à l'heure pile; juste le temps d'organiser mon ravitaillement.

Voilà qui est dit, et je tire maintenant ma révérence, tout en dédiant cet épisode de ma vie à tous ceux et celles qui m'ont permis, directement ou indirectement, de VAINCRE LE CHANNEL DANS SA PLUS GRANDE LARGEUR.


10 septembre 1985: retour à CHERBOURG après avoir "pédalé" la MANCHE
dans sa plus grande largeur 

 

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