9 juillet 1981 : "OPERATION GULF STREAM"
 [Traversée BAHAMAS (Cat Cay) > FLORIDE (Dania Beach)]

 CARNET de ROUTE:
Point de départ: NORTH CAT CAY (*), Bahamas
Date/Heure de départ: 8 juillet 1981, 23:40
Point d'arrivée: DANIA BEACH (**), Floride, U.S.A.
Date/Heure d'arrivée: 9 juillet 1981, 10:30
Durée de Traversée: 10 heures 50 minutes
Distance parcourue en mer: 63 miles (102 km)
Bateau accompagnateur I: TRITON, Bob Ball, capitaine
Bateau accompagnateur II: WARDI, Don Ward, capitaine
AquaCycle Conseiller Technique: Ted Riggs
Communication: Andréa Le Caer
(*) - NORTH CAT CAY, Commonwealth des Bahamas,
est une petite île située 55 miles (88 km) au SE de MIAMI
et 8 miles (13 km) au Sud de l'île de BIMINI.
(**) - DANIA BEACH est située sur la côte floridienne,
23 miles (37 km) au Nord de MIAMI.

 INTRODUCTION
De par son statut de « Grande Première » de ce genre, la tentative de traversée entre NORTH CAT CAY, Bahamas, et DANIA BEACH sur la côte Est floridienne, nécessita une organisation particulièrement minutieuse dans laquelle l'importance du moindre détail ne pouvait être sous-estimée ni ignorée; d'autant plus qu'une grande partie du voyage devait s'effectuer de nuit, et à travers le Gulf Stream dont les eaux et courants sont bien connus pour leur humeur capricieuse. Cela dit, si ma préparation physique fit l'objet d'un soin particulier, car c'était là l'élément essentiel à toute réussite, optimiser l'AquaCycle, assurer la présence à mes côtés de 2 bateaux d'escorte et d'une équipe d'assistance solide, suivre la météo de très près, définir le mode de navigation, calculer la route probable en tenant compte non seulement des activités et dérive du Gulf Stream, mais aussi du rythme que je pensais pouvoir soutenir durant une douzaine d'heures, prévoir des mesures d'urgence, répondre aux exigences des médias, et enfin coordonner harmonieusement tous ces éléments, étaient autant de facteurs à ne pas négliger. Ils ne le furent pas et l'évènement lui-même, malgré certains menus problèmes et un violent orage tropical nocturne, se solda par un succès bien au-delà de mes espérances les plus optimistes.

 LE GULF STREAM DANS LA REGION
Le Gulf Stream n'est pas un courant unique, mais un ensemble de courants marins qui fusionnent à la sortie du Golfe du Mexique, d'où une diversité de vélocités en son sein. Classé courant océanique, il longe la côte Est de la Floride tout en remontant vers le Cap Hatteras et le Nord-Atlantique. Au large de Miami, le Gulf Stream, alors d'une largeur de 45 miles (72 km) et profondeur de 1500 feet (460 m), peut atteindre dans son corridor axial, situé à moins de 18 miles (29 km) de la côte américaine, une vitesse horaire excédant 6 miles (9.7 km). Ailleurs, il faut prévoir une dérive de l'ordre de 3 à 7 km/h. Dans cette région, le Gulf Stream est bien connu des navigateurs pour son imprévisibilité et dangerosité aussi. Disons-le bien: en l'absence d'une météo favorable, le Gulf Stream serait pour notre duo, AquaCycle & moi-même, un obstacle absolument infranchissable.
 
 PREPARATION PHYSIQUE
Ma préparation physique et psychologique, face à l'effort qui m'attendait, bénéficia non seulement de ma longue expérience dans le milieu cycliste de compétition, mais aussi d'une connaissance objective de mon potentiel physique, tout comme de cette volonté de caractère qui me permet de dépasser mes limites lorsque la nécessité se présente. Durant les six mois précédant la traversée, mon entraînement sur route se chiffrait à 12.500 km. Quant à mon activité sur l'AquaCycle, conséquemment sur l'eau, elle atteignait la marque des 165 heures à la veille du jour J. Je pense que ces chiffres en disent long sur le sérieux de ma préparation.

 LA METEO (Rappel: la météo satellite n'était pas encore accessible)
Pour résumer la question météo, il existe une règle toute simple: l'état de la mer, ou la houle si vous préférez, demeure étroitement lié à la direction et la force/vélocité des vents et des courants. En contact étroit et permanent avec le service météo de l'Université Rosenstiel des Sciences Atmosphériques à Virginia Key (Miami), il me fallait attendre un créneau météo favorable. Mon voeu allait se réaliser au matin du 8 juillet. Après le passage, la nuit précédente, d'une perturbation atmosphérique violente, c'est à North Cat Cay où nous étions arrivés la veille, que Rainer Bleck, dudit service météo à Miami, me donnait le "feu vert". Le départ serait donc pour le même soir, à minuit.

 LES BATEAUX D'ESCORTE (Rappel: le GPS n'était pas encore disponible)
Triton, Tavernier, Florida; Bob Ball, capitaine
Ce bateau était équipé de deux systèmes de navigation absolument indispensables à une telle « expédition »: 1. le pilote automatique; 2. le système LORAN C (calculateur électronique de position en mer). Ouvrant la route 400 m devant WARDI et l'AquaCycle, Bob Ball sur TRITON était donc responsable de la navigation. Le « point » devait être fait chaque heure, et les données de comparaison avec la route projetée devaient m'être transmises par Don Ward, capitaine de WARDI, en contact radio permanent avec Bob Ball. D'autre part, si le cas se présentait, Bob était en position de prendre toute mesure d'urgence; une situation qui devait d'ailleurs s'imposer le 9 juillet à 05:19, lorsqu'un fort orage nocturne menaça l'équilibre de l'épreuve.

Wardi, Crandon Marina, Key Biscayne; Don Ward, capitaine
Equipé du système radar, instrument précieux pour la navigation nocturne, WARDI devait assurer le rôle de « mère-poule », durant les heures de nuit principalement, car je n'étais équipé d'aucun système radio, ni de signalisation particulière ou gilet de sauvetage. Don Ward était donc responsable de la surveillance visuelle de l'AquaCycle. En outre, à bord se trouvaient aussi Ted Riggs, mon technicien, prêt à intervenir en cas de problème mécanique de mon engin et, bien entendu, Andréa, mon épouse, à qui incombait la difficile tâche de mon ravitaillement.

 DEPART POUR NORTH CAT CAY
Dans l'éventualité d'un départ de North Cat Cay le 8 juillet au soir, la décision de rejoindre l'île était confirmée à tous les participants le 5 juillet. Le 7 juillet en début d'après-midi, Ted Riggs, Andréa et moi-même quittions Miami par hydravion afin de rallier le Cat Cay Yacht Club où nous attendait notre hébergement. Partis le matin même de Key Biscayne, TRITON et WARDI (transportant l'AquaCycle) nous rejoignaient en début de soirée après un voyage difficile de 8h30 à travers le Gulf Stream; voyage difficile en raison de vents forts. Au matin du 8 juillet, après dissipation d'une violente perturbation atmosphérique nocturne, Rainer Bleck dudit service météo à Miami me faisait savoir par téléphone que la météo devrait enfin me convenir durant les prochaines 48 heures. Sitôt dit sitôt fait, le départ serait donc pour le même soir.
  

 

 

 


 

 

 

 JOUR « J », HEURE « H », LA TRAVERSEE:
8 juillet 1981, 23:40... l'AquaCycle est mis à l'eau sur la plage sud de NORTH CAT CAY et le premier coup de pédale donné. Température de l'air 29°C... température de l'eau 27°C... humidité 77%. Après quelques minutes de confusion, durant lesquelles l'escorte me perd de vue, le plan de route entre enfin en action. L'objectif est alors bien précis: il me faut atteindre DANIA BEACH sur la côte Est de Floride.
 
La nuit est alors magnifiquement étoilée, la lune présente, le vent 10 noeuds (12 mi/h = 19 km/h) et la houle de 60 à 90 cm environ; conditions acceptables, sans pour autant être exceptionnelles. Tout rentré dans l'ordre, chacun se dévoue alors à la tâche qui lui incombe. Au loin, je peux apercevoir les feux de TRITON qui, le cap à l'Ouest, me guide vers l'inconnu. En m'élançant, je savais la bataille engagée. Puisque mon rêve avait été de pédaler les mers, le moment était finalement arrivé et le défi bel et bien lancé. On m'a souvent qualifié d'idéaliste et, franchement, je n'ai jamais su si je devais accepter cette remarque en tant que compliment ou reproche. Quoiqu'il en soit, à ce moment là, et dans cette sombre immensité de l'océan, j'étais résolu à prouver que le cyclisme sur mer n'était pas une utopie mais bien une réalité grisante.

Les heures se succèdent, ma position m'est transmise comme prévu, mon ravitaillement donné « à la volée » par Andréa, ma progression excellente, l'AquaCycle et l'homme tournent rond, et enfin la houle demeure consistante. En fait, cette façon cavalière de présenter la chose se trouve être pourtant une description des évènements tels qu'ils se déroulèrent durant les 4 premières heures du parcours; on pourrait presque dire... rien à signaler, n'est-ce pas?

9 juillet, 03:00... en prenant mon ravitaillement, et aussi mes premières 5 minutes de repos tout en dérivant sur l'AquaCycle, je note les signes évidents d'un orage accompagné d'éclairs; orage encore lointain, mais visiblement sur notre trajectoire. Du stade de l'observation, nous passons 1 heure plus tard, à celui de l'inquiétude, et aussi des mesures à prendre.

05:19... TRITON, change son cap de 16 degrés plus au Nord, afin d'éviter au mieux le centre de la perturbation. Durant l'heure qui suit, avec l'orage et les éclairs maintenant sur nos têtes, les conditions se détériorent et me contraignent à « serrer » le sillage de WARDI pour minimiser quelque peu l'augmentation de la houle; sans aucun doute, je subis alors le moment le plus difficile de la traversée, tout en appréciant la pluie pourtant.

06:20... TRITON reprend son cap initial (270° = Ouest). L'alerte a été chaude.

06:40... lorsque le soleil se lève, nous nous trouvons alors à proximité de l'axe du Gulf Stream, zone où la vélocité et dérive du courant sont les plus fortes. Le vent et la mer se sont considérablement calmés. Il fait maintenant jour et la couleur de l'eau d'un bleu profond est magnifique. Après 7 heures de route, je m'octroie enfin 10 minutes de repos sur l'AquaCycle, tout en savourant une tasse de thé et une tranche de cake.
 
08:10... deux dauphins se manifestent sur notre gauche.

09:30... avec la côte américaine nettement visible, nous sommes à 10 km à l'Est d'Hallandale Beach. Vent & mer toujours calmes, le succès semble assuré.

09:45... un vaisseau des Gardes-Côtes U.S. nous salue et nous accompagne durant quelques minutes.
L'odyssée tire maintenant à sa fin et les derniers kilomètres sont les plus rapides. Après plus de 10 heures d'un effort intense, je suis certes éprouvé, mais ma condition demeure cependant surprenante. Les sentiments que j'éprouve à cet instant, si difficilement exprimables soient-ils, se résument en fait en une sensation profonde d'accomplissement, et de gratitude aussi pour tous ceux qui m'ont soutenu et conséquemment ont contribué à cette réussite.
 
10:30... survolé par les médias héliportés je touche terre à DANIA BEACH. Je viens de vivre une aventure extraordinaire.

 REFLEXION DU JOUR: Que l'on se sent petit et fragile dans l'immensité de la mer et combien les kilomètres y sont longs !!!

 A RETENIR: 19 litres = ma consommation totale de liquide durant l'épreuve [102 km]; soit 8 litres de Gatorade, 4 litres de boisson glucidique et 7 litres d'eau. Une hydratation nécessaire pour répondre à une demande physique extrême, assujettie non seulement à la durée d'un effort intense [10h50], mais aussi à la température et humidité de l'air ambiant.  Somme toute... du 19 litres aux 100 km, pourrait-on dire, n'est-ce pas ?

 




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